L’Ijime, ou l’intimidation chez les jeunes japonais

Pour une fois, je vais vous parler d’un sujet très sérieux, grave, et surtout encore trop tabou. Bien-sûr, ce sujet est connu, mais encore sous médiatisé. Ce phénomène de société, c’est « l’Ijime« , ou « Intimidation ».

C’est suite à un très bon post de Kunabi sur le forum tomachi que j’ai décidé d’en parler ici aussi. Je vais donc paraphraser son sujet, ne m’en veuillez pas.

1) Ijime : définition

ijime_anonymeL’Ijime, qu’on traduit par intimidation, est un mot japonais désignant les brimades (morales et / ou physiques) que subissent ceux qui sont exclus d’un groupe parce qu’ils sont différents. La différence peut prendre toutes les formes : être nouveau , métis ou d’origine étrangère, avoir une différence physique quelconque, avoir des parents divorcés, avoir vécu à l’étranger, ou avoir de trop bons résultats scolaires , ou au contraire être à la traîne du reste de la classe…

Ce phénomène est non seulement très présent dans le milieu scolaire japonais, mais également dans le milieu professionnel et la vie quotidienne. C’est le symptôme d’une société où l’individu ne peut exister qu’à travers l’appartenance à un groupe : famille, quartier, école, entreprise… D’où le besoin de gommer ses différences, comme dit le proverbe japonais : « le clou qui dépasse appelle le coup de marteau ». Ce clou qui dépasse, c’est tout individu qui se distingue. Il convient donc , en toute occasion , de « faire la chasse au clou qui dépasse ».

2) Les conséquences de l’Ijime

victime_ijimeEtre victime d’une ijime est quelque chose de psychologiquement très dur à supporter. Et de nombreux suicides de jeunes japonais sont le résultats de l’Ijime. Les brimades infligées peuvent prendre diverses formes : racket, harcèlement, sévices physiques, calomnies, insultes, chantage, etc.

Si la victime arrive à libérer des brimades, ce n’est pas toujours facile pour elle de retrouver le droit chemin. Ainsi, certaines victimes se transforment alors en bourreaux et perpétuent l’Ijime.

On note aussi que certaines autres victimes d’Ijime préfèrent se cloitrer chez elle de peur d’affronter le monde réel. Ces dernières deviennent alors progressivement des Hikikomori, sujet que j’avais déjà abordé précédemment sur le blog.

3) L’ijime vu par les adultes

Au vu de ces dérives dangereuses apparaissant parfois dans les écoles japonaises, on peut se demander ce que font les adultes japonais pour endiguer le phénomène Ijime ?

Et bien le plus étonnant, et désolant, c’est qu’en général, les professeurs préfèrent fermer les yeux, voir inciter les élèves à « faire la police eux même pour taper sur le clou qui dépasse » plutôt que de lutter contre ces intimidations honteuses.

Selon le proviseur du collège d’un jeune japonais dont le suicide fut passé sous silence, les brimades subies par l’élève étaient « des querelles d’adolescents, des facéties de potaches, mais en aucun cas l’école ne peut être tenue pour responsable ». Le directeur d’une autre école concerné par une affaire mortelle d’Ijime, lui, commence par dénigrer l’adolescent, en affirmant que l’école pensait qu’il appartenait à « cette bande de vauriens », avant d’appeler dans un discours les élèves au silence : « si vous commencez à raconter des choses inutiles, cela risque de provoquer des réactions imprévisibles. Donc je vous conseille de vous taire ». Le message est très clair. En conférence de presse, il va même jusqu’à sous-entendre que le suicide de l’adolescent est imputable à une dispute avec son père !

Et les parents, justement. Que font-ils ? Et bien en général, ils ne se doutent de rien. Leur enfant fait de son mieux pour cacher son mal-être, et bien souvent, les parents ouvrent les yeux lorsque leur enfant s’est suicidé. Un triste constat qui nécessiterait bien la présence obligatoire de psychologue scolaire selon moi.

4) Conclusion

stop_ijimeConcernant ce bien triste sujet, on ne peut que se trouver désolé par cet état des lieux. L’Ijime, ensemble de brimades qui se passent souvent dans le cadre scolaire, est encore trop tabou et trop minimisé par le corps enseignant japonais.

Pour l’endiguer, il faudrait informer les professeurs et leur faire prendre conscience de leur rôle par rapport à l’Ijime. Leur faire comprendre qu’entre chamailleries et persécution, il y a un monde !

Les jeunes japonais sont quand à eux un peu plus conscients du phénomène. Mais parfois ils sont aussi aspirés dans la spirale destructrice, comme en témoigne une étudiante : « Notre victime en CM1 et CM2, c’était une fille dont les résultats étaient légèrement inférieurs au reste de la classe. (…) Moi, cette fille, je ne la détestais pas mais si je lui étais venue en aide, j’avais peur que cela ne devienne mon tour d’être prise en grippe par le groupe. J’avais peur des réactions de la meneuse de la classe, alors je ne suis jamais intervenue. »

Face à ce « groupe » qui rejette les différences, un travail colossal attend le Ministère de l’Éducation japonais. Espéront qu’ils saura relever ce défie qui fait trop de victimes chaque années. A ce propos, et pour conclure, voici quelques chiffres, anciens certes, mais qui donnent déjà un aperçu des dégâts :

D’après une enquête menée auprès de 990 lycéens de terminale publiée en mars 1995 par le groupe de presse Recruit :

77 % d’entre eux affirment avoir été personnellement témoins de séances d’ijime.

53 % d’entre eux affirment avoir été victimes d’ijime

32 % d’entre eux reconnaissent avoir brimé un de leurs camarades (soit 1/3 des écoliers japonais !)

D’après les statistiques officielles du Ministère de l’Education nationale japonais :

69 355 cas déclarés de brimades entre élèves en 1996 dont près de 35 000 cas entre collégiens. (statistique concernant une partie seulement des établissements nippons)

101 127 cas d’Ijime en 2007 ont été recensés en incluant tous les types d’établissements scolaires.

Vous pouvez aussi rejoindre ce groupe sur FaceBook :  Stop the Ijime in Japan

Côté manga, vous pourrez aussi trouver des ouvrages à ce sujet, notamment « Life » ou encore « Vitamine ».

13 Responses to “L’Ijime, ou l’intimidation chez les jeunes japonais

  • oui, c’est peut-être connu comme phénomène mais pas assez dans notre pays et le plus étonnant c’est que même les jeunes y compris ceux que je fréquentes n’a jamais entendu ce terme; je voulais juste savoir si le lycée qu’on fréquente n’est composé que de personnes vraiment différentes de nous et psychologiquement cela nous affecte car c’est comme si on était obligée de changer pour qu’elles nous apprécies, peut on dire qu’on est victime de l’ijime?

  • Ah oui, l’ijime, j’en ai vu très souvent dans les mangas, films et dramas! D’ailleurs, mon premier drama était Nobuta Wo Produce, excellent manga et pauvre Nobuko! Yamapi! <3 Tiens, je crois qu’il faut que je le revois ce drama…

  • Il ne faut pas croire que c’est un phénomène propre au Japon!
    Ca existe en France aussi.

    Le personnel enseignant qui ferme les yeux, ou qui même des fois participe ou même initie les brimades, ça existe en France. Les élèves qui se suicident ou tentent de se suicider à cause des sévices qu’ils subissent quotidiennement à l’école, aussi. Pareil pour les élèves qui quittent complètement le circuit scolaire tellement ils souffrent.

    Vous ne connaissez pas les expressions souffre-douleur ou tête de turc? Elles montrent pourtant clairement qu’en France aussi, il y a des enfants qui sont victimisés par tous leurs camarades de classe! Un souffre-douleur ou une tête de turc est victimisé par le reste du groupe, qui se défoule sur lui…

    Ce sujet est en fait bien plus tabou en France qu’au Japon.

    Allez voir ces sites:
    http://www.lemonde.fr/societe/article/2007/12/11/le-tabou-des-souffre-douleur_988367_3224.html
    http://forum.hardware.fr/hfr/Discussions/Societe/avez-souffre-douleur-sujet_65741_1.htm Un sujet avec 18 pages de témoignages, certains avouent avoir fait des tentatives de suicides.
    http://lesvoixdelaverite.skyrock.com/ un blog avec des témoignages envoyés par d’anciens souffre-douleur.
    http://forum.doctissimo.fr/psychologie/parents/tete-turc-ecole-sujet_153640_1.htm
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Harc%C3%A8lement_scolaire

    Et puis, il faut savoir que les médias japonais sont plus sensationalistes que les médias français, un sujet qui serait reservé à une émission bien racoleuse du genre le droit de savoir sur la une, sera traité dans les journaux télé au Japon.

    D’ailleurs, les médias ne peuvent pas parler de tout, ils choisissent les sujets qu’ils abordent. Il y a des tas de crimes qui n’ont droit qu’à quelques lignes dans la rubrique faits divers des journaux régionaux par exemple.

    Ce n’est pas parce que le sujet des brimades scolaires n’est jamais abordé par les médias français que ça veut dire que ça n’existe pas.

  • Très bon article qui me prouve que ce magnifique pays a aussi de sérieux côtés sombre…
    Par contre,l’Ijime n’est pas une spécialité japonaise : l’homme a tendance par nature (un ancien instinct de survie) à intégrer un groupe communautaire et à tout faire pour y rester, quitte à aller contre ses principes éthiques et moraux. En France aussi dans les écoles, les enfants « différents » subissent également de nombreuses brimades et doivent apprendre à faire avec.
    Lutter contre l’Ijime est une bonne chose mais c’est un peu comme nager à contre courant dans le Mississippi…

  • Je pense que l’ijime est un phénomène présent dans les cours de récration de tous les pays du monde. Par contre, il doit être particulièrement dur à vivre au Japon où l’appartenance à un groupe est si importante.

  • Mais oui, le fait d’intimidation est tellement banal chez nous qu’on n’osait pas en parler jusqu’à récemment. Dans une communauté, qu’elle soit d’enfants ou d’adultes, se forment des groupes de personnes, qui s’avèrent soit supérieurs soit inférieurs.
    Les gens de ce premier groupe exerce des harcèlement sur les plus timorés. Ce phénomène sociologique est, croyais-je moi aussi, tout à fait naturel et incontournable tant qu’on vit à plusieurs quelle que soit la taille de la société ou de la communauté.
    Dans cette compréhension, l’ijime n’est point éradiquable. On est de cette culture, on ne changera jamais.

  • Certes c’est un sujet qui est grave, mais je suis surprise qu’on en parle au Japon alors qu’en France aussi ce genre de comportement existe.

    Sans rentrer dans les détails, j’ai vu de près ce genre de chose au collège, où les enfants ne sont vraiment pas tendres entre eux. Et pareil : profs indifférents voire complices, et parents aveugles.

    J’ai vu très récemment aussi un très beau film qui traite de ce problème mais en Suède : Morse (sorti en 2008).
    Le sujet tourne plus autour des vampires, mais le thème de la persécution à l’école et des adultes complètement à côté de la plaque est abordé tout au long du film.
    Pour ceux que ça intéresse, je le conseille vivement ! :)

  • Hihi t’es pas obligé, j’ai balancé ça comme ça XD

    Mais c’est un sujet qui, en tant que femme, me touche! (c’est le cas de le dire sans vouloir faire de mauvais jeux de mots XD)

  • Le Chikan ?
    Moui, ça ferait un sujet très intéressant en effet ! J’essayerai de voir si j’ai le temps de faire un sujet là dessus ! ^^

  • Merci pour ce super article!

    Le Japon n’est pas tout rose, je dirais même que tout les bons côtés du Japon on leur équivalent en négatif… Société d’excès en tout genre, on s’en rend bien compte avec l’ijime…

    Prochain sujet; Chikan! (le pelotage dans les métros XD)
    Non mais j’en parle parce que j’ai reçu l’autre jour un prospectus expliquant que quand ça se passe, il faut le faire savoir, et en parler à la un agent. Genre t’imagine? les filles disent rien!! O_o

  • Encore un sujet fort intéressant même si j’le connaissais déjà. (Le drama « Life », tiré du manga du même nom, tourne principalement autour de ce sujet. Je le conseille d’ailleurs.)

    Que dire, qu’ajouter ? Tout ça est bien triste et c’est quand on lit ce genre d’article qu’on retombe de son « nuage » en se rendant compte que partout dans le monde, il y a bien un gros « défaut », donc non, le Japon n’est pas le Paradis. (Ni aucuns autres pays. Et encore faut-il que le Paradis existe mais ça, c’est un autre débat.)
    Il y a cependant une chose qui m’a toujours laissé perplexe, c’est la réaction des professeurs et autres adultes travaillant à l’école: ils ne bougent pas ! Je pourrais « accepter » l’idée qu’il y a une grosse différence de culture vis à vis de nous et tout ça mais on ne me fera tout de même pas croire que les adultes ne peuvent pas faire respecter les lois scolaires face à des élèves qu’importe le pays ?! (Okay, on connait aussi le sujèt des élèves qui agressent leurs professeurs de mille et une manière mais je n’ai jamais entendu parler de ce genre de comportement au Japon.) Alors qu’attendent-ils ? D’ou vient ce « bloquage » ? (S’il y en a effectivement un.)

    Bref, toute l’histoire est bien triste. Que ce soit la non-efficacité des professeurs face à ce genre de crise ou cette idée de groupe, qui fait qu’aucuns élèvent n’osent bouger pour aider la personne en danger. (Mais ça, j’peux le comprendre. J’ai beau avoir un caractère relativement fort, je pense que j’aurais du mal aussi, si je devais devenir le souffre douleur de la classe…)

  • Merci pour ton commentaire Shi.
    En effet, bien que j’aime le Japon, il faut aussi être assez ouvert pour l’accepter aussi dans ses défauts.
    Et ne pas hésiter à parler des vrais problèmes que rencontre ce pays. (et il y en a !)

  • Shi-Kyu-Jûsan
    9 années ago

    Eh ben sa fait un moment que je suis le blog et c’est la première fois que j’ écris dessus.

    Mais grâce a ce blog je me rend conte que c’ est pas aussi facile qu’ on pourrait le pense de vivre au nippon.

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